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L'ÉVANGILE SELON LE CORAN ET L'ISLAM:



« Vous qui avez reçu l’écriture ! Vous serez dans l’erreur, tant que vous ne vous conformez pas à la thora à l’Évangile et à ce qui vous est révélé de la part de votre seigneur. » (CORAN 5 -68) 1

Quel Évangile ? L’Évangile disparu. On trouvera dans Ibn Hazm, Shahrastani, Ibn Taymiya, l’essentiel de la position classique de l’Islam vis-à-vis de la doctrine chrétienne en général et des Évangiles en particulier. Il ne peut être question ici d’en donner les détails, ni de dire les points sur lesquels elle concorde (ou diverge) avec les opinions d’E. Renan et de son école. On doit cependant rappeler les grandes lignes de la thèse musulmane sur les Évangiles puisqu’il est question d’Évangile dans ce verset du Coran cité et ce, uniquement pour l’information du lecteur,

Le Nouveau Testament forme un tout, en accord avec l’Ancien Testament, mais ne se confondant pas avec lui. L’Évangile tient une place relativement restreinte dans les bases de la doctrine chrétienne dont près de la moitié est constituée par les Epîtres qui ne sont pas du Christ et ne constituent donc pas, pour les musulmans, une révélation divine.

L’original araméen (ou hébreu) de l’Évangile a complètement et sans doute définitivement disparu, si toutefois il n’a jamais existé puisque Jésus n’a rien écrit, rien dicté, mais prêché par la parole et l’exemple de sa vie, durant son court apostolat (deux à trois ans) Les versions que les premiers chrétiens ont pu constituer de la « Bonne Nouvelle » sont l’œuvre non de ses disciples immédiats, mais de divers traditionnistes et scribes appartenant à des époques et à des milieux différents. Elles ne sauraient, de ce fait, prétendre à une fidélité rigoureuse, ni se prévaloir d’une authenticité absolue. Parmi les dizaines d’écrits qui, sous le titre d’Évangile, surgirent un peu partout durant le 1er siècle après Jésus-Christ dans le Proche-Orient, l’Église chrétienne en a officialisé quatre. Celui de Luc, celui de Marc, celui de Matthieu et celui de Jean. Ces versions établies par voie orale, d’après des témoignages recueillis, donc indirectement et bien après les Actes des Apôtres et les Épîtres de saint Paul, soulèvent au regard de l’Islam de nombreuses objections qui ont, durant des siècles, alimenté la polémique islamo-chrétienne. Il ne peut être question ici de les rappeler toutes. Il suffira d’en résumer les points de discussion importants, en tenant compte également des arguments développés par la critique moderne.

Sant Matthieu, qui se dit lui-même un scribe parfaitement instruit en ce qui concerne le « royaume des cieux » (XIII, 52), s’est attaché avant tout à la « mise en ordre des dits de Jésus » selon l’expression de Papias, évêque de Hiérapolis (cf. Explication des dits du Seigneur, écrite en 125 et 130 apr. J.C). Cette recension laisse supposer une certaine anarchie dans la transmission des faits et gestes de Jésus à l’époque de saint Matthieu, c’est-à-dire autour de l’année 75. Il est vrai que l’érudition chrétienne s’est évertuée désespérément à la placer avant 70 sans fournir à cet égard des preuves irrécusables. Le plan quadripartite de version (rapport avec saint Jean Baptiste, prédication en Galilée, voyage vers Jérusalem, Passion) et son didactisme autorisent à penser qu’il s’agit d’un travail de seconde main établi en grec sur une version hébraïque, elle-même traduite d’une version araméenne, langue du Christ et de la Palestine d’alors. Or, nulle part la lecture de l’Évangile ne laisse supposer qu’il s’agisse d’un témoignage oculaire et le passage où il est question de la rencontre de Jésus avec Matthieu est visiblement ajouté (IX, 9). Le but de Matthieu semble avoir été de persuader les juifs que Jésus est le bien le Messie tant attendu et qu’il est le fils de Dieu.

L’Évangile de saint Marc est plus discret sur les dits de Jésus. Il rapporte surtout les faits, mis un peu bout à bout. Il ne présente pas l’ordonnance de celui de Matthieu, mais donne plutôt l’impression d’une compilation de récits, de témoignages, de sentences, de notes éparses destinés aux Grecs et aux Romains plutôt qu’aux Palestiniens. Cette compilation a servi de base aux autres synoptiques. C’est le témoignage de saint Pierre que saint Marc était allé rejoindre à Rome, rapporté honnêtement, semble-t-il, mais incomplètement. La narration des faits miraculeux y élimine les préoccupations messianiques qui alourdissent la version de saint Matthieu.

Celle de saint Luc, un médecin cultivé, raffiné, mais tout à fait étranger à la mentalité sémitique, est une œuvre remarquable, fort documentée, bien charpentée, persuasive et de style alerte. Mais elle ressemble beaucoup moins à un témoignage qu’à une illustration de l’enseignement de saint Paul dont saint Luc était le disciple, le compagnon et l’ami préféré. Pour cette raison même, elle passe pour la plus suspecte au regard des théologiens et des hérésiologues musulmans qui ont pu approfondir les sources chrétiennes relatives à la vie de Notre Seigneur Jésus.

La version de saint Jean est toute différente des synoptiques. La documentation, son plan et son style contrastent étrangement avec ceux des trois premiers. Elle s’adresse bien plus à des chrétiens qu’à des juifs ou des païens. L’intention de l’auteur est d’attester que les Apôtres n’ont pas toujours compris les intentions de Jésus et que c’est seulement plus tard qu’ils les ont méditées et saisies. Elle est sévère pour les juifs, annonce des catastrophes et combat des déviations doctrinales surgies au sein de la première communauté chrétienne, déjà à cette époque (fin du 1er siècle), ce qui donne à sa narration un caractère plus théologique, plus réfléchi, plus nostalgique, et c’est dans son Évangile que Muhammad est annoncé par Jésus (XVI, 12-15)

Acôté de ces versions officielles, il y a évidemment les versions apocryphes, une soixantaine. Mais qu’il s’agisse des unes ou des autres (celle de saint Barnabé mise à part), l’attitude de l’Islam à leur égard est la même. Les auteurs musulmans les rejettent sinon en bloc, du moins les trois premières en raison des omissions, des fausses interprétations, des interpolations et corrections tardives qu’elles ont subies : suppression favorable à la venue et la mission de Muhammad, thèse de la déité de Jésus, du péché originel, de l’incarnation, de la trinité, etc.

Au surplus, aucune de ces versions n’offre la forme d’une doctrine religieuse individualisée, comme la Thora ou le Coran. Toutes sont des biographies de Jésus, des sira qui correspondent, dans l’Islam, non à une vulgate de révélation divine, mais à des traditions attestées, à des faits, des gestes et des dires analogues à notre hadith. L’Évangile officiel, quelle que soit sa version, est essentiellement le témoignage d’une réalité, non cette réalité elle-même. D’où l’existence des multiples courants qui, sur le plan dogmatique comme sur le plan des rites, n’ont pas manqué de se manifester successivement ou d’une manière concomitante dans la première communauté chrétienne. Avec son érudition et sa bonne foi coutumière, le cardinal Daniélou a analysé ces courants, dont le premier s’était cristallisé autour de saint Pierre, de la Mère Virginale (Maryam), de saint Jean (Yahya) et des parents du côté maternel de Jésus, en particulier saint Jacques (Ya’qub) le juste, premier évêque de Jérusalem intronisé en l’an 49. Avec eux et grâce à eux, le christianisme apparait comme une refonte d’un judaïsme repensé, une doctrine religieuse peu éloignée de ses origines sémitiques, fidèle à une tradition prophétique dont elle prétendait être la résurgence attendue et la surnaturelle continuation.

La seconde tendance représentée par l’Apôtre des gentils, Saül, dit saint Paul, et ses disciples avait un caractère hellénistique accusé. Elle se distinguait à peine, du moins à ses débuts, du mouvement essénien. Ayant peu à peu polarisé ses aspirations, elle finit par s’affirmer fondamentalement universaliste et par se montrer intransigeante sur la déité de Jésus. Préoccupée par ses perspectives d’organisation, de centralisation et de hiérarchie selon le style romain, elle ne tarda pas à rompre définitivement et radicalement avec la tradition judaïque en rejetant le sabbat, la circoncision, la notion de peuple élu et le culte du temple de Jérusalem.

C’est donc seulement après une transformation interne de la doctrine chrétienne que les Évangiles qui, normalement, auraient dû la précéder, ont pu être composés, soit plus de trois quarts de siècle après l’ascension de Jésus. Il y a eu donc, comme des autorités chrétiennes modernes ont pu elles-mêmes le reconnaître, « un Évangile avant les Évangiles » (cf. BRUE)

Cette métamorphose du christianisme originel qui manque une indéniable dogmatique s’est réalisée grâce aux écrits et au prosélytisme de saint Paul, celui-là même qu’on avait accusé naguère de duplicité et que les premiers textes judéo-chrétiens (Tathbît Dalâ) avaient dénoncé comme un ennemi public. (cf. Traité de Théologie islamique.)

Une telle élaboration essentiellement humaine qui sert de préfiguration à un texte réputé essentiellement divin et établi a posteriori apparaît à l’analyse plus soucieuse de conformisme aux conceptions pauliennes que d’authenticité et de fidélité à l’original. Aussi est-elle considérée par les docteurs de l’islam comme une « déraisonnable altération » qui correspond historiquement et dogmatiquement ni au message de Dieu, ni à l’enseignement de Jésus, ni au rituel observé par celui.ci.

Ce fasâd (corruption), constaté par les théologiens, les historiens et les polémistes musulmans (Ibn Taymia), est à l’origine de la barrière qui sépare l’Islâm du christianisme. Nos auteurs ont mis l’accent uniquement sur les contradictions et les anachronismes du christianisme sans se pencher de très près sur son charisme, son haut enseignement moral, sur sa vénération de la Vierge et sur le témoignage de saint Jean, l’annonciateur de Muhammad, du consolateur (Paraclet) qui n’a « fait que dire ce qu’il a entendu » Ils ont aussi aggravé les différences. Il en est résulté une véritable polémique. Polémique tout à fait stérile et dépassée aujourd’hui.

Je ne pense pas qu’un croyant musulman, juif, chrétien, bouddhiste ou tout autre puisse imaginer un seul instant qu’il aura à répondre dans l’au-delà, non de ses actes, mais de son savoir exégétique. Il est assurément insensé de supposer que l’accession au paradis et le salut dépendent d’un examen probatoire d’histoire des religions.

L’attitude des mystiques (Al Hallâj, Bistami) et des philosophes musulmans aux tendances syncrétistes comme le panthéiste Ibn Arabi est sans doute fantaisiste mais moins sectaire. Tout en étant convaincus d’une adultération certaine subie par le christianisme, ils ne refusent pas à ce dernier la valeur d’une étape sérieuse dans la voie spirituelle, d’une institution monothéiste propice aux grands élans vers Dieu. Leur discrétion n’est donc pas hostile à un rapprochement devant « le seuil de Dieu », selon l’expression de Louis Massignon.

Le plus grand de nos penseurs, l’imâm al Ghazâli, qui représente pour l’Islâm ce que, sur un autre plan, saint Augustin représente pour la chrétienté, est à citer dans cet ordre d’idées comme le meilleur exemple de tolérance et de compréhension. Dans son Qistâs il conseille justement à son disciple d’aller au-delà des apparences, jusqu’au cœur des choses. Convaincu, comme tous les penseurs de l’Islâm, du dalâl (égarement) de la dogmatique chrétienne et tout en s’efforçant d’être indulgent à l’égard des chrétiens et de leur manie de l’anagogie, il ne condamne pas en bloc et d’une manière absolue la doctrine chrétienne dont les locutions métaphoriques mal interprétées ne sauraient justifier à ses yeux une position systématiquement négative.

De leur côté, les chrétiens persistent de moins en moins dans une attitude irréductiblement anti-islamique. Si les protestants, en général axés sur l’Ancien Testament, se montrent volontiers incisifs (Doughty) ou très nettement hostiles (Bousquet), les catholiques, par contre, sont moins sévères dans leur condamnation naguère « dissocialisante » (concile de Constantinople, 680), et peu d’entre eux restent radicalement hostiles à l’Islam à la manière du théologien arménien Tathéwatsi. Conscients de la nécessité d’un dialogue judio-christiano-islamique ou tout au moins d’un dialogue islamo-chrétien, en raison de la déchéance spirituelle qui menace l’homme dans sa dignité et sa vocation, ils recherchent des contacts avec des musulmans sans trop savoir, bien souvent, à quelle porte frapper. Ils semblent répondre positivement à la condition posée par le Coran : l’adoration exclusive de Dieu et de Dieu seul (S.III, 64). Il leur reste encore une étape difficile à franchir dans la voie de l’union fraternelle autour de notre Créateur et Maître : la reconnaissance de la mission de Mohammad comme inspiré par Dieu (S. XVIII, 140), envoyé à tous les hommes, sans exception et non pas seulement aux Arabes, comme disent certains docteurs juifs, pour annoncer, avertir et servir de témoin (S.XXXIII, 45). Ils doivent admettre avec nous qu’il était porteur d’un message (Coran) confirmant les messages transmis antérieurement (S.III, 3) par Abraham, Moïse et jésus.

Il ne sied pas que nos amis chrétiens s’abusent, car ce serait dangereux. Pour les musulmans dont ils admirent la religiosité, il est absolument impossible de détacher Muhammad de leur profession de foi, alors qu’il est facile aux chrétiens de reconnaître le charisme d’Ismaël et de conclure à la mission divine de notre Prophète. Il n’y a pas d’Islam sans Muhammad ! Beaucoup d’entre eux ont eu le courage et la franchise de le dire et même de l’écrire (cf. LEDM).

Voilà, non pas l’objet, mais le point de départ d’un dialogue loyal et utile, en dehors duquel tout ne serait que divagation et verbosité stérile. Au surplus, il est impossible que les musulmans renient, à Dieu ne plaise, leur Prophète à un moment historique particulièrement difficile pour toutes les confessions et où seul l’Islam s’avère aux yeux de tous comme le seul idéal religieux qui, non seulement réponde aux exigences spirituelles de la jeunesse moderne mais résiste victorieusement aux puissantes vagues d’assaut d’un athéisme envahissant, et le fait reculer honteusement jusqu’à ses derniers retranchements et progresse à ses dépens.

(1) Le Coran XIII,11 traduction française par:
Cheikh Si Hamza Boubakeur (1912-1995) Paris fayard, 1979


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